Le 20 novembre 2015, sept jours après les attentats de Paris, deux hommes armés attaquent l'hôtel Radisson Blu de Bamako. Environ 170 personnes se trouvent à l'intérieur. Les forces spéciales maliennes donnent l'assaut et remontent le bâtiment étage par étage, appuyées par des forces spéciales françaises venues de Ouagadougou, par la mission de l'ONU et par des Américains. Une vingtaine de personnes ne survivent pas, dont un gendarme malien. L'opération, elle, reste d'abord malienne.
012012 – novembre 2015Mali
Un pays sous la menace
Pour comprendre ce vendredi de novembre, il faut remonter de trois ans. En 2012, le nord du Mali tombe aux mains de groupes jihadistes liés à Al-Qaïda. Une intervention militaire internationale, lancée en 2013 à l'initiative de la France, en reconquiert la plus grande partie, rappelle la Voix de l'Amérique. Fin 2015, des zones échappent pourtant toujours au contrôle des forces maliennes et étrangères, et les attaques ont gagné le centre, puis le sud du pays.
Sur place, les forces maliennes ne sont pas seules. La mission de l'ONU, la MINUSMA, est déployée dans le pays. L'opération française Barkhane y est engagée : devant le Sénat, en décembre 2015, le ministre français de la Défense lui assigne le rôle d'éviter que les groupes terroristes ne reconstituent leur puissance. Des forces spéciales françaises sont par ailleurs basées à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso voisin.
L'année 2015 est aussi celle d'un accord de paix. Paraphé à Alger en mars, il est signé à Bamako le 15 mai, puis le 20 juin par la Coordination des mouvements de l'Azawad, selon l'Encyclopædia Universalis. Il ne met pas fin aux attaques. En mars, un bar-restaurant de Bamako est visé : cinq morts, selon l'AFP. En août, c'est un hôtel de Sévaré, dans le centre : treize morts, selon la même agence.
0213 – 20 novembre 2015Paris, Bamako
Sept jours
Le 13 novembre, les attentats de Paris font près de 130 morts. Le vendredi suivant, 20 novembre, il s'est écoulé exactement sept jours. Les premières dépêches de l'AFP sur Bamako font elles-mêmes le rapprochement, sans établir de lien entre les deux évènements. Les deux attaques ne relèvent d'ailleurs pas des mêmes organisations : celle de Paris est attribuée à l'État islamique, celle de Bamako est revendiquée par des groupes de la mouvance d'Al-Qaïda.
Le Radisson Blu est un hôtel de 190 chambres, à Bamako. Ce matin-là, il accueille des voyageurs de plusieurs pays. L'Associated Press cite des ressortissants français, belges, allemands, chinois, indiens, canadiens, ivoiriens et turcs. Le groupe Rezidor, qui gère l'établissement, compte 140 clients et 30 employés.
Pourquoi cet hôtel ? Les sources donnent un élément de contexte, sans conclure sur les intentions des assaillants. L'hôtel devait accueillir une réunion de la commission de suivi de l'accord de paix, écrit l'Encyclopædia Universalis, et le chercheur du CTC Sentinel signale la présence sur place d'une délégation algérienne venue pour ces réunions. Elle en est sortie indemne, précise-t-il. Les rumeurs d'une prise en otage de cette délégation n'ont pas été confirmées.
≈ 170personnes dans l'hôtel, selon son gestionnaire
133personnes exfiltrées, selon le ministère malien
45forces spéciales françaises, selon le ministre de la Défense
19 à 22morts selon les décomptes, assaillants inclus ou non
0320 novembre 2015, vers 7 heuresHôtel Radisson Blu, Bamako
L'attaque
L'attaque débute vers 7 heures, heure locale. Le représentant spécial du secrétaire général de l'ONU au Mali et l'AFP donnent le même horaire. Selon le CTC Sentinel, les deux hommes s'en prennent d'abord aux gardes de l'entrée, puis pénètrent dans le hall et dans le restaurant attenant, où des clients prennent leur petit-déjeuner. Ils parcourent ensuite le bâtiment d'étage en étage, à la recherche d'autres personnes.
Combien sont-ils ? Personne ne le sait encore. Le groupe Rezidor parle de deux personnes, le ministère malien de la Sécurité de « deux ou trois », le propriétaire de l'hôtel de trois individus, et d'autres premières informations d'une dizaine. Le chiffre retenu ensuite est de deux : c'est celui du gouvernement malien et celui du ministre français de la Défense devant le Sénat.
Le chiffre de 170 mérite aussi une précision. C'est celui des personnes présentes dans l'hôtel, selon son gestionnaire, repris sous le terme d'otages par une grande partie de la presse. Mais un responsable du ministère malien de la Sécurité indique le matin même à l'AFP qu'une bonne partie des clients et des employés se sont enfermés dans des chambres et ne sont donc pas sous la menace directe des assaillants. Le ministère malien parlera plus tard d'environ 150 personnes retenues, selon France 24.
Pour ceux qui attendent à l'intérieur, les heures sont longues. Franceinfo a recueilli le récit d'un ancien otage resté dans sa chambre. Il raconte comment des militaires ont fini par frapper à sa porte en s'annonçant : « c'est les forces de sécurité ». Il pense qu'ils ont récupéré ainsi tout l'étage, et il salue leur professionnalisme.
0420 novembre 2015, matinéeBamako
L'assaut des forces maliennes
Dès le matin, policiers et militaires maliens se déploient devant l'hôtel. Des forces spéciales de la gendarmerie arrivent sur les lieux, note l'AFP, dont un photographe voit aussi des membres de la MINUSMA et des forces françaises de Barkhane. Une source de sécurité situe alors les tirs au septième étage. Les forces spéciales maliennes interviennent dans la matinée, et un policier blessé est évacué vers 11 heures.
La progression se fait étage par étage. C'est l'expression du commandant de l'armée malienne, rapportée par l'Associated Press. Le ministère malien de la Sécurité dénombre 78 personnes libérées à ce stade de la journée, selon l'AFP, dont 45 Maliens et 15 Français. En tout, le ministère annoncera 133 personnes exfiltrées, selon France 24. Le commandant de l'armée parlait de son côté de 126 personnes conduites en lieu sûr.
Après plusieurs heures d'assaut, le ministre malien de la Sécurité intérieure annonce en conférence de presse que les assaillants n'ont plus d'otages entre leurs mains et que les forces de sécurité les traquent. Vers 16 h 15, les journalistes présents près de l'hôtel n'entendent plus de détonations depuis quelques minutes, note l'AFP. La durée varie selon les récits : plus de sept heures pour l'AP, plus de neuf pour le CTC Sentinel. L'AP ajoute que des tirs ont continué dans la journée et cessé après la tombée de la nuit.
0520 novembre 2015Bamako, Ouagadougou
Les appuis
Les forces spéciales françaises arrivent de Ouagadougou. Une source de sécurité étrangère les décrit à l'AFP à l'intérieur de l'hôtel, où elles « participaient aux opérations aux côtés des Maliens ». Le ministre français de la Défense en donne l'effectif le 15 décembre devant le Sénat, en associant dans la même phrase cette unité et le GIGN malien, l'unité d'intervention de la gendarmerie du pays.
« Le dénouement de la prise d'otages de Bamako a été largement favorisé par l'engagement dans les plus brefs délais de 45 de nos forces spéciales basées à Ouagadougou et du GIGN malien. »
Le ministre français de la Défense, devant la commission sénatoriale de la Défense, 15 décembre 2015
Le GIGN français, lui, n'aurait pas pris part à l'assaut. La France en envoie quarante membres, mais selon un journaliste spécialiste de la défense cité par le CTC Sentinel, le détachement arrive une heure après la fin de l'opération. Sur la fin du combat, le même article écrit que les forces maliennes et françaises ont tué les deux assaillants au troisième étage, plus de neuf heures après le début de l'attaque.
La MINUSMA intervient aussi. Son représentant spécial ordonne l'envoi de la section de sécurité de l'ONU, de la Force d'intervention rapide et de policiers spécialisés. Il fait mettre en place une cellule de première urgence, pour les soins aux blessés et le soutien psychologique aux personnes évacuées, avec ambulances et sapeurs-pompiers.
« Je salue enfin le sang-froid et le courage des occupants et du personnel de l'hôtel qui ont dû surmonter cette épreuve. »
Le représentant spécial du secrétaire général de l'ONU au Mali, communiqué de la MINUSMA, novembre 2015
Le rôle américain est le moins net. À l'époque, le Pentagone déclare que ses militaires n'ont pas participé directement à l'opération et qu'ils ont laissé aux forces maliennes le soin de nettoyer l'hôtel. L'Army Times rapporte pourtant, en 2019, qu'une équipe américaine s'est portée au secours d'otages et a essuyé des tirs dans un escalier. Le journal précise que la taille et la composition de cette force restent inconnues. Les sources s'accordent sur un point : les États-Unis ont apporté un appui, l'opération n'était pas la leur.
0620 – 26 novembre 2015Bamako
Les décomptes
Le bilan a beaucoup varié. Le jour même, une source de sécurité étrangère parle à l'AFP de dix-huit corps retrouvés, tandis qu'un responsable de l'ONU avance 27 morts, selon l'AP. Ce dernier chiffre n'a pas été confirmé ensuite.
Le gouvernement malien donne 19 morts dans son dernier bilan rapporté par France 24 le 23 novembre : 18 clients, dont 14 étrangers, et un gendarme malien, sans compter les deux assaillants. La MINUSMA parle de 22 personnes tuées, dont les deux assaillants, ce qui donne vingt victimes. Le 26 novembre, les autorités maliennes citées par France 24 retiennent à leur tour vingt morts, soit 14 étrangers et 6 Maliens, dont le gendarme, avec neuf blessés. C'est ce chiffre de vingt que retient l'Encyclopædia Universalis.
Le CTC Sentinel énumère, parmi les victimes, des agents de sécurité maliens, un homme d'affaires sénégalais, six employés d'une compagnie aérienne russe, une Américaine travaillant dans la santé et trois dirigeants d'une société ferroviaire chinoise. L'AFP mentionne un haut fonctionnaire belge.
07Depuis novembre 2015Bamako
Le deuil et la justice
Le Mali observe trois jours de deuil national à partir du lundi 23 novembre. Les drapeaux sont en berne, l'état d'urgence est en vigueur depuis le vendredi soir et la sécurité est renforcée autour des grands hôtels. Le Sénégal, la Mauritanie et la Guinée s'associent à ce deuil, selon la Voix de l'Amérique. Le président sénégalais, qui préside alors la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, se rend à Bamako.
« Le Mali ne sera jamais seul dans ce combat »
Le président du Sénégal, à Bamako, novembre 2015
Deux groupes revendiquent l'attaque, Al-Mourabitoune d'abord, le Front de libération du Macina ensuite. L'enquête malienne bénéficie d'un appui technique de la police de l'ONU. Le 26 novembre, les forces spéciales maliennes arrêtent deux suspects, selon France 24. Le 15 décembre, 25 jours après l'attaque, l'hôtel rouvre ses portes, avec des portiques de sécurité et deux fois plus de gardes armés, indique TourMaG. En octobre 2020, un tribunal de Bamako juge les attaques de 2015 : deux hommes sont condamnés à mort, rapporte Al Jazeera.
08Aujourd'huiChambre après chambre
Ce que dit la chanson
« Chambre après chambre » ne raconte pas le massacre. Elle raconte la progression dans le bâtiment, celle que le commandant de l'armée malienne décrivait étage par étage, et ces portes où l'on frappe en s'annonçant. Elle dit aussi le point que ce récit rappelle : les Maliens étaient chez eux, ils ont mené l'opération, et des Français les ont épaulés. Elle est écrite du côté français et prend des libertés de chanson, sur ce que vivaient ceux qui attendaient derrière les portes.
Ce jour-là, un gendarme malien a perdu la vie, comme des clients et des employés de plusieurs pays. La chanson en compte vingt. Elle appartient à un projet qui tire son nom du ravivage de la Flamme du Soldat inconnu, chaque soir à 18 h 30, sous l'Arc de Triomphe.
Les paroles
Intro
Une semaine. Une semaine après Paris.
Et le téléphone sonne encore.
Couplet 1
Sept jours après nos morts, à peine les bougies éteintes,
Un hôtel de Bamako se change en souricière,
Cent soixante-dix otages derrière les portes peintes,
Et deux fusils qui passent de chambre en chambre, en chasseurs.
L'alerte court le Sahel, les nôtres sont pas loin,
Ils arrivent du Burkina, moteurs dans le rouge,
Les Maliens ouvrent la voie — c'est leur sol, leur combat,
Et derrière eux des Français. Encore debout. Encore là.
Refrain
Chambre après chambre — (on ne laisse personne)
Étage par étage — (on ne laisse personne)
Le monde entier voudrait fermer les yeux en novembre :
Il y a des hommes, ce jour-là, qui les ont grands ouverts.
Couplet 2
Dans les couloirs, des corps, des clés, des valises,
Des vivants cachés sous les lits qui chuchotent des prières,
On frappe à chaque porte, on écoute, on rassure,
Et des vivants se lèvent, rendus au reste du soir.
Vingt n'ont pas eu ce soir, vingt n'ont pas eu la chance,
De partout sur la terre, unis dans un salon —
Mais tant d'autres ont revu la lumière, et la France
Était là, une fois encore, sans demander de pardon.
Refrain
Chambre après chambre — (on ne laisse personne)
Étage par étage — (on ne laisse personne)
Le monde entier voudrait fermer les yeux en novembre :
Il y a des hommes, ce jour-là, qui les ont grands ouverts.
Couplet 3
Sous les lits, dans les douches, des heures de silence,
Des vivants qui envoient des adieux par messages,
Le monde suit en direct, compte les ambulances,
Et chaque minute qui passe alourdit les étages.
Venus de tous les continents pour un salon d'affaires,
Ils n'avaient en commun qu'un petit-déjeuner —
La terreur ne trie pas, elle prend l'ordinaire :
C'est l'ordinaire, ce jour-là, qu'il fallait libérer.
Pont
Une semaine après le pire vendredi de Paris,
Des hommes qui auraient pu dire « pas nous, pas cette fois »
Ont rechargé, remis le casque, et répondu : oui.
C'est ça qu'on appelle tenir. Le reste, c'est des mots.
Refrain final
Chambre après chambre — (on ne laisse personne)
Étage par étage — (on ne laisse personne)
Le monde entier voudrait fermer les yeux en novembre :
Il y a des hommes, ce jour-là, qui les ont grands ouverts.