La Colonne

Date
13 novembre 2015
Lieu
Le Bataclan, boulevard Voltaire
Coordonnées
48,86° N · 2,37° E
Événement
L'intervention des policiers au Bataclan

Cette chanson ne racontera pas l'horreur. Elle raconte ceux qui ont marché vers elle.

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L'histoire · 12 min de lecture

L'histoire derrière « La Colonne »

Le 13 novembre 2015, peu après 21 h 40, trois hommes armés entrent au Bataclan, à Paris. Vers 21 h 54, un commissaire de la BAC de nuit et son équipier arrivent devant la salle et y pénètrent avec leurs armes de service. Leurs tirs abattent l'un des assaillants. Viennent ensuite les évacuations, la colonne de la BRI, un couloir de l'étage et l'assaut de 0 h 18. Tous les otages de ce couloir en sortent vivants. Quatre-vingt-dix personnes sont mortes au Bataclan.

0113 novembre 2015, 21 h 40 – 21 h 54Boulevard Voltaire, Paris

Les premiers sur place

Selon la chronologie de la commission d'enquête parlementaire, trois hommes armés de fusils d'assaut entrent au Bataclan peu après 21 h 40. La salle accueille ce soir-là un concert de rock. Les assaillants ont commencé à tirer dans la rue, avant d'entrer. Les premiers appels à police secours arrivent à 21 h 43.

Les pompiers sont les premiers à se présenter, vers 21 h 50. Leur véhicule est atteint par des balles à l'angle du boulevard Voltaire et du passage Saint-Pierre-Amelot. À 21 h 51 arrivent des policiers de la BAC de nuit du Val-de-Marne. Le rapport les désigne comme « les toutes premières unités » à rejoindre la salle. Postés à l'angle du passage, ils sont visés à quatre reprises depuis l'issue de secours et ripostent au fusil à pompe, pendant près de dix minutes d'après leur témoignage. Il faut donc distinguer deux choses : ces policiers arrivent les premiers, mais ce n'est pas eux qui entrent les premiers dans la salle.

Au même moment, un commissaire divisionnaire, adjoint au chef de la BAC de nuit de Paris, roule dans la ville avec son équipier, un brigadier qui lui sert de chauffeur. Partis vers le Stade de France, ils font demi-tour en apprenant les fusillades à Paris, puis se déroutent d'appel en appel. Au bas du boulevard Magenta, à environ 500 mètres selon lui, la radio annonce des tirs au Bataclan.

0221 h 54 – 21 h 57Hall et salle du Bataclan

Deux hommes, deux armes de service

D'après la salle de commandement, le message radio du commissaire est passé vers 21 h 54. Des tirs résonnent à l'intérieur. Les portes battantes s'ouvrent, et entre quinze et trente personnes s'enfuient en courant vers eux.

Le commissaire a raconté cet instant aux députés, sous serment et sous couvert d'anonymat. Il croit avoir dit à son équipier qu'il fallait y aller. Il n'est pas sûr que celui-ci ait répondu : un regard lui a suffi. Selon ses mots, pour une attaque de ce type, il n'existait pas encore de protocole. Dans les prises d'otages classiques, les premiers policiers figent la situation et attendent les unités d'intervention. Il reconnaît que le protocole lui aurait peut-être commandé de rester dehors.

« Tout d'abord, je considère qu'en tant qu'homme, on ne peut pas rester dehors pendant que des gens se font massacrer. »
Le commissaire divisionnaire de la BAC de nuit, audition devant la commission d'enquête, 17 mars 2016

Ils portent des gilets pare-balles et leurs armes de service. Les tirs ont cessé pendant leur progression dans le couloir d'entrée. Les projecteurs de scène sont allumés, si puissants qu'ils éblouissent. Sur la scène, un assaillant apparaît, à reculons, l'arme dirigée vers un jeune homme, à qui il semble ordonner de se coucher. Ce jeune homme leur expliquera plus tard que l'ordre visait quelqu'un d'autre. Sur le moment, les deux policiers sont convaincus qu'il va être abattu.

Le commissaire prend appui sur une rambarde. Il tire quatre fois, son équipier deux fois, sans appui. Il estime la distance à 25 mètres. La commission, qui s'est rendue sur place, parle d'une vingtaine de mètres. L'homme tombe, et une explosion suit quelques secondes plus tard : il a actionné son gilet. Le rapport fixe ce tir à 21 h 57. Le Monde situe l'entrée à 21 h 56 et l'annonce radio du terroriste abattu à 21 h 59. Le commissaire lui-même prévient que l'« effet tunnel » rend sa chronologie difficile à établir.

21 h 57tir du commissaire et de son équipier, selon la commission d'enquête
5échanges téléphoniques avec les preneurs d'otages, de 23 h 27 à 0 h 18
27impacts sur le bouclier, selon le chef de la BRI (26 selon un chef de groupe)
90morts au Bataclan
0321 h 57 – 22 h 20Hall et fosse

Ce que ce tir a changé

Des tirs venus du balcon obligent aussitôt les deux hommes à s'abriter. « Notre sentiment était que nous allions y rester », dira le commissaire. Lors d'une accalmie, ils ressortent et retrouvent des renforts au niveau du couloir d'accès. Il compte trois policiers de son service, trois de la BAC 94 et deux ou trois d'une autre BAC, soit neuf hommes environ. Il décrit alors une dizaine de tirs isolés, venus de l'intérieur.

Un policier propose d'attendre la BRI. Le commissaire refuse et le groupe retourne dans la salle. Quatre ou cinq tirs les visent, il riposte deux fois. Selon lui, plus aucun tir n'a ensuite lieu dans le bâtiment avant l'assaut final. Entre-temps, deux personnes qui rampent jusqu'à la porte sont tirées vers le trottoir : un commissaire venu au concert à titre privé, et une femme. Plus tard, depuis les loges, un otage leur communique un numéro de téléphone de la part des assaillants.

Le rapport écrit que l'action des deux policiers « met fin à la tuerie de masse ». Le président de la commission estime qu'elle a sans doute poussé les deux autres assaillants à se replier à l'étage. Le commissaire est plus prudent : c'est sa perception, dit-il, elle est peut-être faussée, et il souligne que la BAC 94 tirait au même moment vers l'issue de secours. Il se dit presque certain que personne n'a plus été abattu au rez-de-chaussée après son tir, et il ignore comment les morts se répartissent entre les deux niveaux.

Les policiers sortent les blessés sans savoir où se trouvent les assaillants. Le rapport décrit un regroupement dans le hall, puis une évacuation sur des barrières métalliques vers les postes médicaux de la rue Oberkampf. Les secours n'ont pas accès à la salle, située dans la zone d'exclusion. Le Monde a reconstitué en 2021 le rôle de la colonne de la BAC de nuit, venue en renfort et longtemps absente des récits : d'après un document interne, elle a d'abord été retenue par la hiérarchie, puis a pris position le long de la fosse.

0422 h 20 – 23 h 15De la fosse aux étages

La colonne

La BRI de Paris a quitté le 36, quai des Orfèvres vers 22 heures, après y être passée prendre des boucliers, car on parlait de gilets explosifs. Envoyée d'abord rue de Charonne, sa force d'intervention rapide est détournée vers le Bataclan. Le rapport la fait arriver à 22 h 20, à quinze fonctionnaires. Son chef parle de 22 h 15 puis de 22 h 20 devant les députés, de 22 h 10-22 h 15 devant l'AFP en 2021.

La colonne avance lentement, car on ne sait pas si la salle est piégée ni si des tireurs sont embusqués. Le chef de la BRI a expliqué avoir pris la responsabilité de ne pas faire entrer tout de suite les secours. Il évoque 300 à 400 personnes étendues et immobiles, un chef de groupe de la BRI entre 600 et 700. Les valides sont levés, fouillés et conduits dehors, par crainte qu'un assaillant ou une personne piégée ne se trouve parmi eux. Vers 22 h 40, selon le rapport, la majorité d'entre eux a quitté la fosse.

Le renfort arrive par étapes : une deuxième colonne de la BRI entre 22 h 30 et 22 h 35, une équipe rapide du RAID avec ses médecins à 22 h 48, le chef du RAID et une colonne à 23 h 09. Les chefs se répartissent le terrain : le RAID en bas, la BRI en haut. Vers 23 heures, la BRI monte dans les étages et ouvre les portes. Des spectateurs sortent de toilettes, de faux plafonds, d'un placard électrique. Son chef avance le chiffre d'une centaine.

0523 h 15 – 0 h 18Premier étage

Devant la porte

Vers 23 h 15, la progression bute sur une porte close. Derrière, un otage crie de ne pas approcher. Le rapport indique que les deux derniers assaillants et une douzaine d'otages s'y trouvent, dans un couloir. Par la voix d'otages, les assaillants demandent le départ des policiers, qui refusent. Jusque-là, a dit le chef de la BRI, il pensait les assaillants partis.

Un numéro de téléphone est obtenu à travers la porte. Le rapport compte cinq échanges avec le négociateur de la BRI : 23 h 27, 23 h 29, 23 h 48, 0 h 05 et 0 h 18. Le premier vient du négociateur, les suivants des assaillants. Dès le deuxième, a dit le chef de la BRI aux députés, le négociateur lui rapporte qu'il n'y aura ni libération d'otages ni reddition. Les trois derniers appels servent à gagner du temps et à évaluer la situation.

Il sort alors du bâtiment pour rendre compte au préfet de police et demander l'autorisation de passer à l'assaut, qu'il obtient. Le couloir mesure 8,5 mètres de long sur 1,35 de large, selon ce qu'il dira au procès. Des otages sont placés contre les fenêtres, ce qui prive les tireurs de vue. D'autres retiennent la porte.

« Pousser une porte dans un couloir et attaquer des terroristes réfugiés derrière des otages. Sur le papier, c'est la pire des solutions. »
Le chef de la BRI de Paris, propos rapportés par l'AFP, septembre 2021
0614 novembre 2015, 0 h 18Le couloir

Le bouclier

Le signal est donné pendant le dernier appel, à 0 h 18. La colonne se place derrière un bouclier balistique lourd sur roues, le Ramsès : environ 80 kilos, selon la presse, en kevlar selon CNews. La porte finit par céder. Le feu répond aussitôt, et le bouclier reçoit les rafales. Le chef de la BRI parle de 27 cartouches, un chef de groupe de 26 impacts, un récit de 2015 d'une trentaine. CNews écrit qu'il a « résisté » à 27 balles. Aucune source consultée ne dit si une balle l'a traversé.

Les policiers tirent très peu, à cause des otages : onze cartouches et sept grenades selon l'AFP, dix tirs selon le JDD. Les otages rampent vers eux et sont extraits pendant que la colonne avance. Puis le bouclier bascule en avant sur des marches que personne n'avait vues. Le premier de la colonne continue, sans protection devant lui, et tire avec son arme de poing. L'un des assaillants actionne son gilet explosif. L'autre, qui cherche à déclencher le sien, est abattu.

L'assaut dure moins d'une minute selon le chef de colonne, trois minutes selon d'autres récits. Le Monde situe la fin à 0 h 19. Le rapport est clair sur l'essentiel : la colonne parvient « à libérer tous les otages, vivants ». Leur nombre, lui, ne l'est pas. Le rapport écrit une douzaine, Radio-Canada 12, CNews onze, le JDD une quinzaine, franceinfo en 2015 une vingtaine. Un policier de la BRI est grièvement blessé à la main.

Il faut ensuite ouvrir les dernières cachettes. Une quarantaine de personnes enfermées dans une loge n'acceptent d'ouvrir qu'après quinze minutes d'échange avec les policiers. Les évacuations médicales s'achèvent à 2 h 41 et les opérations de secours à 4 h 21. Le commissaire regroupe ses hommes à 3 h 30.

072016 – 2022Paris

Les questions posées

La commission a interrogé le chef de la BRI sur le temps de progression et sur le délai de prise en charge des blessés. Le rapport retient que la BRI ne pouvait aller immédiatement au contact d'assaillants dont elle ignorait la position. Le chef de la BRI a soutenu qu'entrer en courant aurait été une faute. Le président de la commission a noté les témoignages des victimes restées plus de deux heures avant d'être évacuées vers les hôpitaux.

Ce même président a exprimé une interrogation personnelle, contre l'avis du rapporteur : pourquoi la force d'intervention de la police nationale, qui aurait confié la conduite des opérations au RAID, n'a-t-elle pas été déclenchée ? Le préfet de police a répondu que cela ne lui avait pas semblé nécessaire. Interrogé sur le même point au procès, le chef de la BRI a expliqué qu'associer deux unités crée des complications. Une avocate lui a demandé si négocier ne faisait pas perdre du temps. Il a répondu qu'il était de son devoir d'essayer.

Reste le cas des militaires de l'opération Sentinelle, présents près de la salle. Le rapport donne des heures qui diffèrent d'un passage à l'autre : 21 h 51 ou un peu après 22 heures. Un policier de la BAC 94 a demandé à les engager et s'est vu répondre par la négative. Selon les personnes entendues, ces soldats n'avaient ni ordre, ni formation à ce type d'intervention, ni vue sur le tireur. Depuis, les notes de doctrine prévoient que les premiers arrivés interviennent, dans la mesure de leurs moyens.

08Depuis 2015Paris

La mémoire

Quatre-vingt-dix personnes sont mortes au Bataclan, sur les 130 morts des attentats de ce soir-là. Le 13 novembre 2016, le président de la République et la maire de Paris dévoilent une plaque devant la salle, et les noms des 90 victimes sont lus l'un après l'autre. En 2025, leurs noms figurent sur une stèle du jardin mémoriel de la place Saint-Gervais, où se tient la cérémonie des dix ans.

Le procès s'ouvre en septembre 2021 et dure près de dix mois, avec environ 2 500 parties civiles selon Sud Radio. Le 22 septembre, le commissaire témoigne pendant deux heures et le chef de la BRI après lui. Des avocats transmettent les remerciements de parties civiles et des otages du couloir. Trois policiers de la BAC de nuit sont admis comme parties civiles. Le 29 juin 2022, la cour d'assises spéciale déclare coupables les vingt accusés, l'un d'eux pour escroquerie seulement. Le seul membre survivant des commandos est condamné à la perpétuité incompressible.

« Nous aurions tous voulu faire plus et nous portons le poids de la culpabilité comme tous les policiers, depuis ce jour. »
Le commissaire de la BAC de nuit, devant la cour d'assises spéciale, 22 septembre 2021

Le 21 avril 2026, à l'Élysée, le président de la République remet la Légion d'honneur à 59 policiers, à qui s'ajoutent deux présidents d'associations de victimes. Il rappelle que 63 policiers ont franchi le seuil pour neutraliser les assaillants, et il cite les deux policiers qui ont tiré les premiers. Il demande que les autres policiers de la BAC de nuit soient reconnus dans l'année. Le bouclier, lui, est exposé dans les locaux de la BRI.

La chanson « La Colonne » prend ces hommes pour sujet et refuse de raconter le reste. Elle garde le commissaire, son équipier, la colonne, le chiffre de 27 et l'issue du couloir. Elle prend aussi des libertés : son bouclier est d'acier et ne plie pas, alors que le vrai était en kevlar selon CNews et qu'il a basculé.

Les paroles

Intro

Cette chanson ne racontera pas l'horreur.

Elle raconte ceux qui ont marché vers elle.

Couplet 1

Il est bientôt vingt-deux heures quand tout bascule,

Et deux hommes de la nuit arrivent les premiers,

Un commissaire, un équipier — pas de renforts, pas de bulle,

Juste la certitude qu'à l'intérieur, on meurt.

Ils entrent. Dans le noir, un bourreau tient sa proie,

Les deux ajustent, tirent — et l'homme s'écroule,

Le massacre s'interrompt pour la première fois :

Deux policiers de nuit viennent de fissurer la houle.

Refrain

Marcher vers le feu — (vers le feu) quand le monde recule,

Marcher vers le feu — (vers le feu) c'est le métier qu'ils ont choisi,

On ne leur a pas demandé d'être des héros majuscules :

Juste d'entrer les premiers. Et ils sont entrés. Merci.

Couplet 2

Puis vient la colonne, boucliers contre la nuit,

Couloir après couloir, on évacue, on progresse,

Là-haut, les derniers bourreaux retiennent des survies,

Et la négociation gagne des minutes à la détresse.

Minuit dix-huit : la porte cède, le bouclier d'acier

Avance dans le feu et boit une pluie de balles —

Vingt-sept impacts, pas un trou — il n'a jamais plié.

Les otages du couloir sortent.

Une vingtaine. Vivants. Tous.

Quatre-vingt-dix ne sont pas ressortis de la salle.

Refrain

Marcher vers le feu — (vers le feu) quand le monde recule,

Marcher vers le feu — (vers le feu) c'est le métier qu'ils ont choisi,

On ne leur a pas demandé d'être des héros majuscules :

Juste d'entrer les premiers. Et ils sont entrés. Merci.

Pont

Souviens-toi de ce bouclier, de ses vingt-sept blessures,

Le métal cabossé qui s'est tenu devant des vies —

Un jour, raconte-le à tes enfants et dis-leur, simple :

« Des gens ont mis ceci entre la mort et d'autres gens. Ici. »

Refrain final

Marcher vers le feu — (vers le feu) quand le monde recule,

Marcher vers le feu — (vers le feu) c'est le métier qu'ils ont choisi,

On ne leur a pas demandé d'être des héros majuscules :

Juste d'entrer les premiers. Et ils sont entrés. Merci.

Paroles © 18:30 · reproduction interdite sans autorisation