Musique invitée · 9 min

Dj Phil, deux chansons pour le 6 juin 1944

Fin octobre, deux chansons sont arrivées de Normandie : « Les Héros de l'Aube » et « Les 177 ». Elles ne sont pas de 18:30, elles sont de Dj Phil. Elles parlent des mêmes hommes que nous, et il nous a semblé juste de leur ouvrir ces pages.

Par Jody Gonzales

Un message venu de la côte

Tout a commencé par un courrier envoyé en Normandie. Comme pour chaque chanson de 18:30, nous avions écrit à celles et ceux qui font vivre la mémoire sur place, pour leur présenter « Ils étaient 177 », notre chanson sur le commando Kieffer. Le message a circulé, comme circulent les choses qui comptent sur une côte où chaque nom de rue rappelle juin 1944.

Quelques jours plus tard, le 29 octobre, une réponse est arrivée d'une autre main. Son auteur avait lu notre message à propos des 177 hommes qui ont débarqué sur « notre plage », comme il l'écrit. Il ne venait pas commenter notre chanson : il venait en offrir deux. Deux morceaux qu'il avait écrits, puis mis en musique avec l'aide de l'intelligence artificielle, tous deux consacrés au Débarquement de Normandie. Il nous les confiait simplement, en ajoutant qu'il serait honoré de les savoir quelque part sur nos albums.

Nous avons pris le temps de réfléchir à la bonne manière de les accueillir. Les albums de 18:30 sont une œuvre suivie, écrite d'une même plume, avec une méthode précise. Glisser les chansons d'un autre parmi les nôtres aurait été mélanger deux voix qui méritent chacune d'être entendues pour elle-même. Mais les laisser dans une boîte aux lettres aurait été pire. Alors nous lui avons proposé autre chose : une page à part, ici, où ses chansons seraient présentées sous son nom, pour que les visiteurs du site découvrent son travail. Il a accepté, et nous a donné le nom sous lequel il signe : Dj Phil.

Cette page est donc la sienne. Les deux chansons que vous allez entendre ne sont pas des chansons de 18:30. Elles sont de Dj Phil, et nous le remercions de nous avoir fait confiance.

Pourquoi un Carnet

Ce Carnet est né, en partie, de cet échange. Depuis le début de 18:30, les messages arrivent : des remerciements, des souvenirs de famille, des corrections parfois, et de plus en plus souvent des créations. Des poèmes, des dessins, des chansons. Il fallait un endroit pour les nouvelles du projet, pour les textes que nous écrivons autour des chansons, et pour ce que d'autres créent avec la même intention que nous.

Les musiques invitées obéissent à une règle simple. Elles sont présentées sous le nom de leur auteur, avec son accord, et clairement séparées des albums de 18:30. Elles n'entrent pas dans nos listes de titres, ni dans nos volumes, ni dans nos statistiques d'écoute. Ce que nous partageons avec leurs auteurs, c'est un but : que les noms ne s'effacent pas.

Il y a aussi un point commun qu'il faut dire franchement. Dj Phil a écrit ses paroles et utilisé l'intelligence artificielle pour la musique et les voix. C'est exactement ce que fait 18:30. Nous le disons sur chacune de nos pages, et lui le dit aussi. Cet outil a ses limites et ses détracteurs. Mais il permet aujourd'hui à quelqu'un qui n'a ni studio ni orchestre de mettre en musique ce qu'il ressent devant une plage, un monument, une date. Ce qui compte, au bout du compte, c'est ce que la chanson raconte, et à qui elle le raconte.

« Les Héros de l'Aube »

Les Héros de l'Aube00:00 / 06:08
Dj Phil

La première chanson est la plus longue des deux : un peu plus de six minutes. Son titre dit l'heure qu'elle regarde, celle où tout bascule. Le 6 juin 1944, au lever du jour, la plus grande opération amphibie de l'histoire atteint les côtes normandes.

Pour mesurer ce que ce matin représente, il faut remonter de quelques heures. Dans la nuit, des parachutistes et des planeurs se posent derrière les plages pour tenir les ponts et les carrefours. Plus à l'ouest, en Bretagne, des parachutistes SAS de la France Libre ont sauté pour soulever les maquis : c'est là que tombe le caporal Émile Bouétard, que nous avons raconté dans « Le Premier ». Au large, une flotte immense attend que la mer et la lumière le permettent.

Puis l'aube se lève sur cinq plages, de l'ouest vers l'est : Utah, Omaha, Gold, Juno, Sword. Ce jour-là, plus de 130 000 soldats alliés débarquent par la mer en Normandie. Des Américains, des Britanniques, des Canadiens, et avec eux des hommes venus de bien d'autres pays. Sur le seul secteur de Sword, la plage la plus à l'est, environ 28 800 soldats sous commandement britannique prennent pied ce jour-là.

Écrire une chanson sur ce matin-là, c'est faire un choix difficile : celui de chanter la foule ou celui de chanter un homme. Le mot « héros », au pluriel, dit le choix de Dj Phil : rendre hommage à tous ceux de l'aube, à ceux qui ont sauté de la barge sans savoir ce qui les attendait sur le sable. Laissez-la vous emmener. Elle prend son temps, comme prend son temps la marée qui monte sur ces plages chaque matin depuis quatre-vingts ans.

« Les 177 »

Les 17700:00 / 03:35
Dj Phil

La seconde chanson resserre le regard. Parmi ces dizaines de milliers d'hommes, elle en choisit 177 : les fusiliers marins commandos de Philippe Kieffer, les seuls soldats français à débarquer sur les plages de Normandie le 6 juin 1944. C'est sans doute le sujet le plus cher à ceux qui vivent sur cette côte.

Précisons-le pour éviter toute confusion : « Les 177 » de Dj Phil est une chanson à part entière, avec ses propres paroles et sa propre musique. Elle n'a rien à voir avec « Ils étaient 177 », la chanson de 18:30 sur les mêmes hommes. Les deux ont été écrites chacune de leur côté, sans que leurs auteurs se connaissent.

Dès le premier couplet, Dj Phil pose le décor de la traversée, la Manche, le vent, les barges serrées, et ce paradoxe qui fait toute l'histoire de ces hommes :

Sous l'uniforme allié, mais le sang français

— Dj Phil, « Les 177 »

C'est exactement cela. Les hommes du 1er bataillon de fusiliers marins commandos portaient la tenue des commandos britanniques. Ils étaient intégrés au No. 4 Commando du lieutenant-colonel Dawson, dans la brigade de Lord Lovat. Mais ils appartenaient aux Forces navales françaises libres. Depuis l'Écosse, où ils avaient gagné leur béret vert au terme d'un entraînement impitoyable, ils attendaient ce jour : le premier où ils remettraient le pied sur le sol de leur pays.

Le refrain les appelle par leur nom collectif, « Commando Kieffer », et les place sur la plage de Ouistreham Riva-Bella. Le deuxième couplet les fait courir vers le casino détruit, et ce détail est juste. Débarqués au petit matin sur la plage de La Brèche, à Colleville, à environ deux kilomètres à l'ouest, les commandos français ont aussitôt filé vers l'est, le long du front de mer, jusqu'au point d'appui que les Allemands avaient bâti à l'emplacement de l'ancien casino de Riva-Bella. C'est là qu'ils ont livré leur combat le plus célèbre, avec l'appui d'un char britannique que Kieffer, déjà blessé, était allé chercher lui-même.

Le pont de la chanson change de ton, plus calme, presque chuchoté :

On entend encore leurs pas Dans le vent froid de Riva

— Dj Phil, « Les 177 »

Ces deux vers disent quelque chose que seuls ceux qui connaissent les lieux peuvent dire. La plage est redevenue une plage, avec ses cabines, ses enfants, ses promeneurs. Mais pour qui sait, chaque pas sur ce sable en recouvre un autre. C'est cela, la mémoire d'un lieu : un paysage ordinaire qu'on ne regarde plus jamais tout à fait de la même façon.

Ce que disent les faits

Pour celles et ceux qui découvriraient ces hommes avec la chanson de Dj Phil, voici l'essentiel, tel que nous l'avons vérifié pour notre propre récit.

Ils étaient 177 le 6 juin 1944. C'est le chiffre gravé sur les monuments de Colleville-Montgomery et de Ouistreham, et celui que retient l'Ordre de la Libération. Leur chef, Philippe Kieffer, n'avait rien d'un militaire de carrière : né à Haïti en 1899, banquier, il s'était engagé dans les Forces navales françaises libres dès le 1er juillet 1940, le jour même de leur création. C'est lui qui a convaincu la France Libre, puis les Britanniques, de former une unité française de commandos.

Le matin du Débarquement, la stèle des commandos français à Colleville-Montgomery indique 7 h 23 pour leur arrivée sur le sable. La plage est encore sous le feu. Dans le premier quart d'heure, une trentaine d'hommes sont tués ou blessés ; Kieffer lui-même est touché, et refuse d'être évacué. Le casino tombe dans la matinée. Au soir du 6 juin, le bataillon compte dix tués.

Leur journée ne s'arrête pas là. Les survivants rejoignent dans l'après-midi les parachutistes britanniques qui tiennent les ponts de l'Orne, à Bénouville, puis montent tenir les hauteurs d'Amfreville. Ils devaient rester en ligne quelques jours. Ils y restent soixante-dix-huit. Au terme de la campagne de Normandie, seuls 24 des 177 en sortent sans avoir été tués ni blessés. Le dernier d'entre eux, Léon Gautier, s'est éteint en juillet 2023. Il avait cent ans.

Tout cela est raconté en détail, avec les sources, sur la page de notre chanson « Ils étaient 177 ».

Une plage, des voix

La chanson de Dj Phil est d'abord un salut. Elle parle de lumière, d'honneur, de drapeau, de pas dans le vent. Elle s'adresse directement aux hommes de Kieffer, comme on s'adresse à des voisins disparus : « La France vous doit l'amour ». Elle ne regarde pas l'histoire depuis les archives, mais depuis la plage elle-même, celle qu'on longe à pied le dimanche et où l'on dépose des gerbes chaque 6 juin.

Car la mémoire ne vit pas seulement dans les livres et les musées. Elle vit dans les cérémonies du 6 juin, dans les gerbes déposées chaque année, dans les écoles qui font la visite du musée local, dans les familles qui racontent. Et elle vit, aussi, dans les chansons que des habitants écrivent pour leur plage. Qu'un homme ait pris le temps d'écrire deux chansons sur ce matin-là, et qu'il ait eu envie de les partager, dit quelque chose de précieux : plus de quatre-vingts ans après, ces hommes ne sont pas des noms sur une stèle. Ils sont encore des voisins.

La mémoire à plusieurs voix

Si vous aimez ces deux chansons, écoutez-les jusqu'au bout, puis faites-les entendre autour de vous. C'est la plus belle façon de remercier celui qui les a écrites, et ceux dont elles parlent.

Et si vous aussi vous avez écrit, composé, dessiné quelque chose pour ces hommes et ces femmes dont nous racontons l'histoire, écrivez-nous à contact@1830.studio. Nous ne pourrons pas tout publier, mais nous lirons tout. Le Carnet est fait pour cela : pour que la Flamme soit ravivée, chaque soir, par plus d'une voix.

Merci, Dj Phil.