Le soir du 24 août 1944, une petite colonne de la 2e DB traverse Paris insurgé et débouche place de l'Hôtel-de-Ville à 21 h 22. En tête roulent les half-tracks de la 9e compagnie du Régiment de marche du Tchad, la « Nueve », où servent en majorité des républicains espagnols. Le bourdon de Notre-Dame donne le signal, et les cloches de Paris lui répondent.
011939 – 1943Des Pyrénées à l'Afrique du Nord
Les soldats d'une autre guerre
L'histoire de la Nueve commence cinq ans avant Paris, dans la neige des Pyrénées. En janvier et février 1939, la Catalogne tombe aux mains des troupes de Franco. C'est la Retirada : selon les estimations les plus courantes, autour d'un demi-million d'Espagnols, soldats de l'armée républicaine et civils, passent la frontière française en quelques semaines. La France les parque dans des camps improvisés sur les plages du Roussillon, à Argelès-sur-Mer, Saint-Cyprien ou Le Barcarès, derrière des barbelés, dans des conditions très dures.
D'autres partent par la mer. À la fin du mois de mars 1939, alors que la République s'effondre, le cargo britannique Stanbrook quitte Alicante surchargé de réfugiés et gagne Oran, en Algérie. À son bord se trouve un officier républicain de quarante ans, Amado Granell, né à Burriana, près de Castellón, en 1898. Ancien de la guerre du Rif, il a commandé pendant la guerre civile des unités qui ont combattu à Madrid et à Teruel. En Afrique du Nord, beaucoup de ces exilés sont internés ou envoyés dans des chantiers de travail, comme celui du Transsaharien.
Quand la France tombe à son tour, en 1940, une partie de ces vaincus reprend les armes contre le même camp. Des Espagnols servent dans la Légion étrangère et les régiments de volontaires étrangers ; certains rejoignent très tôt les forces françaises libres. Mais c'est surtout le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, qui change leur destin. Les Corps francs d'Afrique se forment et accueillent de nombreux républicains espagnols. Ils combattent en Tunisie au printemps 1943, contre les forces germano-italiennes. Granell y gagne ses galons de lieutenant.
021943 – août 1944Maroc, Angleterre, Normandie
Naissance de la Nueve
À l'été 1943, le général Leclerc constitue au Maroc la 2e division blindée, équipée à l'américaine. Beaucoup d'anciens des Corps francs choisissent de le rejoindre. Le 3e bataillon du Régiment de marche du Tchad, commandé par Joseph Putz, ancien officier de la Grande Guerre qui avait lui-même combattu dans l'armée républicaine espagnole, rassemble tant d'Espagnols qu'on le surnomme parfois le « bataillon espagnol ».
Sa 9e compagnie, la « neuf », se dit « la Nueve » en espagnol, et le nom lui reste. Elle compte environ 160 hommes ; la Ville de Paris avance le chiffre de 146 Espagnols, l'association 24 août 1944 parle d'environ 90 % de l'effectif. Son chef est un Français libre de la première heure, le capitaine Raymond Dronne, né en 1908 dans la Sarthe, qui a participé au ralliement du Cameroun en août 1940. Son adjoint est Amado Granell, l'officier espagnol le plus gradé de la compagnie.
Les équipages baptisent leurs half-tracks, ces véhicules blindés semi-chenillés qui transportent l'infanterie aux côtés des chars. Une partie porte des noms de la guerre d'Espagne : Guadalajara, Teruel, Brunete, Madrid, Guernica, Santander, l'Ebre (souvent écrit « Ebro »), ou encore Don Quichotte. D'autres ont des noms français : Résistance, Libération, Nous voilà, Les Cosaques, Tunisie 43. Selon le décompte de l'association 24 août 1944, sur les dix-sept half-tracks de la compagnie, neuf portaient un nom espagnol et huit un nom français.
Au printemps 1944, la division gagne l'Angleterre. Elle débarque en Normandie, à Utah Beach, au tout début du mois d'août 1944. La Nueve reçoit le baptême du feu de la campagne de France, notamment à Écouché, dans l'Orne, où la compagnie inflige de lourdes pertes à l'ennemi et où plusieurs de ses hommes sont tués.
20 h 45la colonne Dronne atteint la porte d'Italie
21 h 22arrivée place de l'Hôtel-de-Ville
≈ 170hommes dans la colonne, selon les sources
≈ 160hommes dans la Nueve, en majorité espagnols
0319 – 23 août 1944Paris
Paris se soulève
Pendant ce temps, Paris n'attend plus. Après les grèves des cheminots, des postiers et des policiers, l'insurrection éclate le 19 août 1944 : au matin, des policiers s'emparent de la préfecture de police, dans l'île de la Cité. Les Forces françaises de l'intérieur, commandées en Île-de-France par le colonel Henri Rol-Tanguy, attaquent les postes allemands, occupent des mairies et des bâtiments publics. Le 20 août, des résistants prennent l'Hôtel de Ville, qui devient le siège du Comité parisien de la Libération et du Conseil national de la Résistance présidé par Georges Bidault.
Le même jour, une trêve est négociée avec les Allemands par l'entremise du consul de Suède, Raoul Nordling. Elle est contestée et rompue dès le 21. Les jours suivants, les barricades se multiplient. Les insurgés manquent d'armes et de munitions ; la garnison allemande, commandée par le général Dietrich von Choltitz, dispose de chars et d'artillerie. Les exécutions de résistants et d'otages se poursuivent en région parisienne.
Or le commandement allié prévoit de contourner Paris pour ne pas s'enliser dans des combats de rues. Le général de Gaulle presse Eisenhower d'y envoyer la 2e DB, et Leclerc, qui avait déjà poussé en avant un détachement de reconnaissance, attend le feu vert avec impatience. Un émissaire de l'insurrection, le commandant Gallois, traverse les lignes pour décrire la situation aux Américains. Le 22 août au soir, l'ordre arrive enfin : la 2e DB marche sur Paris, appuyée par la 4e division d'infanterie américaine.
0424 août 1944Antony, Croix-de-Berny
« Tenez bon, nous arrivons »
Le 24 août, la division se heurte à une résistance acharnée au sud de la capitale. Les combats sont durs à Longjumeau, Antony, Fresnes, au carrefour de la Croix-de-Berny. Dans l'après-midi, Leclerc veut au moins prévenir les Parisiens. En fin de journée, un petit avion d'observation Piper de la division, piloté par le capitaine Jean Callet, survole la ville. Son observateur, le lieutenant Étienne Mantoux, largue dans la cour de la préfecture de police un message lesté : « Tenez bon, nous arrivons ».
La Nueve, elle, nettoie depuis le matin les points d'appui allemands autour d'Antony. Dronne a raconté cette journée « à la fois de combats et de kermesse », où la foule se jette sur les véhicules entre deux rafales. Vers 19 h 30, à environ 600 mètres au sud de la Croix-de-Berny, il tombe sur Leclerc. Le général lui reproche d'avoir ramené sa compagnie sur l'axe principal ; Dronne répond qu'il exécutait un ordre, et qu'à ses yeux la route de Paris est ouverte. Leclerc lui donne alors sa mission. Dronne précise lui-même ne pas avoir noté sur le moment les mots exacts, mais en avoir « gardé le sens » ; d'autres versions de la phrase circulent, comme « filez droit sur Paris ».
« Allez, filez sur Paris, passez n'importe où, mais entrez à Paris ce soir, il le faut pour le moral de la population et de la résistance. »
Le général Leclerc au capitaine Dronne, selon le récit de Raymond Dronne publié dans la revue Hispania, août 1964
0524 août 1944, 20 h 45Porte d'Italie
Une colonne à travers le 13e
Dronne prend ce qu'il a sous la main : deux sections de combat de la Nueve, la section de commandement et un élément de dépannage. Leclerc y ajoute trois chars Sherman du 501e régiment de chars de combat, le Romilly, le Montmirail et le Champaubert, aux ordres du lieutenant Michard, et une section du génie. La colonne démarre peu avant 20 heures. Les chiffres varient selon les sources, de 130 à plus de 170 hommes. Le décompte le plus précis, établi par l'historien Diego Gaspar Celaya et repris par l'association 24 août 1944, donne environ 172 hommes, dont 116 de la Nueve, parmi lesquels 68 à 70 républicains espagnols selon les décomptes, aux côtés d'une trentaine de Français et d'une dizaine de volontaires d'autres pays. Les Espagnols sont donc majoritaires dans la Nueve, mais pas dans l'ensemble de la colonne.
Dronne roule en tête dans sa jeep, baptisée « Mort aux cons », avec son chauffeur Pirlian. Derrière lui vient le half-track Guadalajara. Un habitant d'Antony guide la colonne par L'Haÿ-les-Roses, Cachan, Arcueil et Le Kremlin-Bicêtre ; des habitants déplacent à bras les arbres abattus en travers des rues. À 20 h 45, selon Dronne, les véhicules atteignent la porte d'Italie. La foule croit d'abord à des blindés allemands, puis à des Américains, avant de reconnaître des Français.
Un second guide, Dikran Lorénian, un commerçant arménien du 13e arrondissement, prend la tête à motocyclette. L'itinéraire, noté par Dronne, évite les points tenus par les Allemands : avenue d'Italie, rue de la Vistule, rue Baudricourt, rue Nationale, rue Esquirol, boulevard de l'Hôpital, pont d'Austerlitz, puis les quais de la Rapée, Henri-IV, des Célestins et de l'Hôtel-de-Ville. Selon Dronne, la colonne traverse ainsi la moitié de Paris sans apercevoir un Allemand, au son de la Marseillaise qui jaillit des fenêtres.
0624 août 1944, 21 h 22Hôtel de Ville
Les cloches de Paris
« J'ai noté l'heure », écrit Dronne : il est 21 h 22, « à l'heure allemande », quand la colonne débouche place de l'Hôtel-de-Ville. Le journal de la Résistance Front national, paru le 25 août, donne la même heure pour l'arrêt du premier char au coin du quai ; l'AFP note 21 h 28 pour l'arrivée du Romilly ; la page du ministère des Armées retient, elle, 20 h 45 pour l'Hôtel de Ville. L'écart tient à la confusion fréquente entre l'entrée dans Paris et l'arrivée au centre. Dronne monte au premier étage, où Georges Bidault l'accueille dans un grand salon illuminé, au milieu de l'état-major de la Résistance parisienne.
La nouvelle se répand par la radio des insurgés, qui avait invité les curés à faire sonner leurs cloches. Le bourdon de Notre-Dame, Emmanuel, s'ébranle le premier ; le musée Carnavalet conserve une photographie annotée « 24 août 1944, le gros bourdon de Notre-Dame annonce la délivrance ». Les églises de Paris répondent, parmi elles Saint-Gervais, toute proche de l'Hôtel de Ville, puis les paroisses de toute la ville. Le romancier Georges Ravon l'a décrit le lendemain dans Le Figaro.
« Il est venu, donné par le bourdon de Notre-Dame, repris par les cloches de toutes les paroisses. »
Georges Ravon, Le Figaro, 25 août 1944
Vingt ans plus tard, Dronne écrivait encore qu'il entendait cette musique chaque fois qu'il y pensait. Mais la fête est brève. Une mitrailleuse allemande tire de loin dans les fenêtres ouvertes du salon et brise un lustre. Les chars et les half-tracks se disposent « en hérisson » autour de l'Hôtel de Ville. Appelé à la préfecture de police, où il rencontre le préfet Charles Luizet et Jacques Chaban-Delmas, délégué militaire du général de Gaulle, Dronne laisse le commandement de la place à Granell.
C'est sans doute à ce moment qu'est prise la photographie de Granell publiée le lendemain à la une du journal Libération, sans son nom. En Espagne, on a souvent fait de lui le premier officier allié reçu à l'Hôtel de Ville ; les témoignages de 1944 et le récit de Dronne indiquent plutôt que Dronne y est entré le premier et que Granell lui a succédé. Les deux hommes sont, en tout cas, parmi les tout premiers soldats de la France Libre reçus par la Résistance parisienne. La colonne n'a pas « libéré » l'Hôtel de Ville, déjà aux mains des FFI : sa mission, selon Dronne, était avant tout morale, annoncer l'arrivée de la division le lendemain.
Archive · Fig. 01Place de l'Hôtel-de-Ville, 25 août 1944 : au lendemain de l'arrivée de la Nueve, Paris fête sa libération sous les tours de Notre-Dame.U.S. Army Signal Corps, domaine public · source
0725 – 26 août 1944Paris
Paris libéré
Le 25 août au petit matin, le gros de la 2e DB entre dans Paris par les portes de Saint-Cloud, d'Orléans, de Gentilly et d'Italie, tandis que la 4e division américaine arrive par l'est. Les combats sont violents autour du Luxembourg, de l'École militaire, de la Concorde, du Palais-Bourbon. La Nueve dégage le central téléphonique de la rue des Archives, où elle perd des hommes ; sa 1re section, bloquée la veille à la Croix-de-Berny, entre avec le gros de la division jusqu'à l'École militaire.
Hitler a ordonné que Paris ne tombe aux mains de l'ennemi qu'à l'état de champ de ruines. Choltitz n'a pas exécuté ces destructions ; la part qu'il s'est attribuée ensuite dans le « sauvetage » de la ville reste discutée par les historiens. Dans l'après-midi du 25, il est fait prisonnier à l'hôtel Meurice, rue de Rivoli, par des soldats de la 2e DB, puis conduit à la préfecture de police, où il signe vers 15 heures-16 heures la convention de reddition devant Leclerc. Le nom du colonel Rol-Tanguy, au titre des FFI, figure aussi sur l'acte. À la gare Montparnasse, poste de commandement de la division, Choltitz signe ensuite les ordres de cessez-le-feu destinés à ses troupes. Vers 19 heures, à l'Hôtel de Ville, de Gaulle prend la parole.
« Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! »
Charles de Gaulle, Hôtel de Ville de Paris, 25 août 1944
Le 26 août, à 15 heures, de Gaulle salue le Soldat inconnu sous l'Arc de Triomphe, puis descend à pied les Champs-Élysées au milieu d'une foule immense, jusqu'à Notre-Dame où est chanté un Magnificat malgré des coups de feu. Des half-tracks de la Nueve encadrent le cortège ; les sources ne s'accordent pas sur leur liste exacte, mais les photographies montrent notamment Les Cosaques, avec Dronne à bord, et le Madrid. Le soir même, la Luftwaffe bombarde Paris ; le ministère des Armées compte 189 morts.
Archive · Fig. 02Paris, 25 août 1944 : les Parisiens découvrent les chars de la 2e DB et leurs équipages.U.S. Army Signal Corps, domaine public · sourceArchive · Fig. 0326 août 1944 : le général de Gaulle descend les Champs-Élysées ; derrière lui, la 2e DB et tout Paris.U.S. National Archives (NARA 196287), domaine public · source
08Septembre 1944 – mai 1945Lorraine, Alsace, Bavière
Jusqu'au bout de la route
Pour la Nueve, Paris n'est qu'une étape. En septembre, elle se bat à Andelot, en Haute-Marne, puis franchit la Moselle et combat en Lorraine. Le 26 septembre à Nancy, de Gaulle décore Dronne et plusieurs gradés espagnols. En novembre, elle participe à la campagne qui mène à la libération de Strasbourg, le 23 novembre 1944. Épuisé, affecté par la perte de nombreux compagnons, Granell quitte la compagnie le 28 novembre ; Dronne note alors qu'avec lui « s'en va une partie de l'âme de la Nueve ».
L'hiver d'Alsace est terrible. Le commandant Putz est tué à Grussenheim, en janvier 1945. Au printemps, la division entre en Allemagne et, début mai 1945, des hommes de la Nueve atteignent Berchtesgaden, au pied du « nid d'aigle » d'Hitler. Le bilan des pertes de la compagnie varie selon les sources : entre 35 et 40 tués et environ une centaine de blessés. Très peu des Espagnols débarqués en Normandie sont encore dans les rangs à la fin de la guerre.
Raymond Dronne est fait Compagnon de la Libération par décret du 29 décembre 1944. Amado Granell, officier de la Légion d'honneur, refuse après la guerre un poste d'officier dans l'armée française, qui l'aurait obligé à prendre la nationalité française. Il ne reverra pas une Espagne démocratique : il meurt dans un accident de la route près de Valence le 12 mai 1972. Pour ces hommes, la victoire de 1945 n'a pas ouvert la route de Madrid, et beaucoup ont fini leur vie en exil.
Archive · Fig. 0426 août 1944 : les blindés de la 2e DB descendent les Champs-Élysées devant une foule immense.Jack Downey / U.S. Office of War Information, Library of Congress, domaine public · source
092004 – aujourd'huiParis
La mémoire retrouvée
Pendant des décennies, le récit officiel retient surtout les trois chars au nom de victoires napoléoniennes, Romilly, Montmirail, Champaubert, et parle de « Français » entrés les premiers dans Paris. Dronne lui-même publie en 1964, pour les vingt ans de la Libération, un article qui cite les noms espagnols de ses hommes. Le souvenir est porté par les anciens et les associations d'exilés, puis par des livres, comme ceux de la journaliste Evelyn Mesquida ou le roman graphique de Paco Roca.
La reconnaissance publique vient au XXIe siècle. Le 25 août 2004, pour le soixantième anniversaire, la Ville de Paris inaugure une plaque quai Henri-IV, sur l'itinéraire de la colonne, en présence de survivants de la Nueve ; d'autres plaques jalonnent le parcours dans le 13e arrondissement, et une nouvelle a été posée rue Brillat-Savarin, dans le même arrondissement, pour le 80e anniversaire, en 2024. Le 3 juin 2015, le jardin de l'Hôtel de Ville prend le nom de jardin des Combattants-de-la-Nueve, inauguré par la maire de Paris et le roi et la reine d'Espagne. En août 2025, une plaque y a été ajoutée pour le reconnaître comme lieu de mémoire par l'Espagne.
Chaque 24 août, une cérémonie rend hommage aux hommes de la Nueve devant l'Hôtel de Ville. Le 24 août 2024, à la demande de la Ville et avec l'accord de l'archevêque, les cloches des églises parisiennes ont sonné à 21 heures, comme quatre-vingts ans plus tôt. Pour suivre leurs traces, on peut refaire à pied le trajet de la porte d'Italie à l'Hôtel de Ville, puis visiter le musée de la Libération de Paris – musée du Général Leclerc – musée Jean Moulin, place Denfert-Rochereau.
L'histoire vraie est plus belle que ses mythes, et ses historiens le rappellent : la Nueve n'a pas libéré Paris seule. Elle y est entrée la première, au sein d'une colonne franco-espagnole, dans une ville que ses habitants, ses policiers et ses FFI avaient déjà soulevée, avant l'arrivée de toute la 2e DB et des Américains. C'est cette nuit-là que raconte « Les Cloches du 24 août » : des vaincus de 1939, venus par Argelès, Oran et Tunis, qui portent sur leurs blindés les noms de leurs batailles perdues et entrent dans Paris au son du bourdon. Le Leclerc qui lance « filez droit sur Paris » au premier couplet est celui qui avait juré à Koufra, en 1941, de ne déposer les armes que lorsque les couleurs françaises flotteraient sur la cathédrale de Strasbourg, comme le raconte « Le Serment » ; et la route de ces hommes continue trois mois plus tard jusqu'à la flèche de Strasbourg, celle de « Tissu est dans Iode ».
Lieu de mémoire · Fig. 05À deux pas de l'Hôtel de Ville, le jardin des Combattants-de-la-Nueve rappelle les républicains espagnols arrivés les premiers le 24 août 1944.Photo Chabe01, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons · source
Les paroles
Épique latin-orchestral, guitare espagnole, cloches au final
Couplet 1
Ils avaient passé les Pyrénées en hiver,
En trente-neuf, vaincus d'une autre guerre,
Parqués sur les plages d'Argelès, sans patrie,
L'Espagne perdue derrière, et devant : la pluie.
Mais quand la France est tombée à son tour,
Ils n'ont pas ri de la voir à genoux —
Ils ont repris le fusil, sans discours :
Les tyrans sont cousins ; les hommes libres aussi !
Couplet 2
Leclerc a dit : « Dronne, filez droit sur Paris,
Entrez dans Paris ce soir ! » — et il fonce !
Et derrière son half-track roule l'Espagne en sursis :
La Nueve, compagnie d'Espagnols indomptés.
Lis les noms peints en blanc sur les blindés qui passent :
Guadalajara, Teruel, Madrid, Ebro —
Ce sont des noms de batailles perdues là-bas,
Portés au front d'une bataille qu'on va gagner !
Refrain
Et les cloches, les cloches du 24 août !
Notre-Dame qui s'éveille, le bourdon Emmanuel !
Quatre ans qu'elles se taisaient — écoute-les partout :
Paris reconnaît les siens au son du ciel !
Ils avaient perdu leur guerre, ils ont gagné la nôtre !
L'Hôtel de Ville atteint à la nuit tombée !
Le premier char dans Paris parlait deux langues —
Et Paris, dans toutes les langues, criait liberté !
Couplet 3
Par la porte d'Italie, dans le soir qui tombe,
Les half-tracks remontent les rues en armes,
Les barricades s'ouvrent, les fenêtres s'allument,
On grimpe sur les blindés, on pleure, on touche, on crie.
À l'Hôtel de Ville, la poignée d'Espagnols
Entre dans le bâtiment où Paris résistait —
Et le bourdon s'ébranle dans la nuit d'août :
Quatre ans de silence qui se brisent d'un coup !
Refrain
Et les cloches, les cloches du 24 août !
Notre-Dame qui s'éveille, le bourdon Emmanuel !
Quatre ans qu'elles se taisaient — écoute-les partout :
Paris reconnaît les siens au son du ciel !
Ils avaient perdu leur guerre, ils ont gagné la nôtre !
L'Hôtel de Ville atteint à la nuit tombée !
Le premier char dans Paris parlait deux langues —
Et Paris, dans toutes les langues, criait liberté !
Chœurs de guerre
¡Libertad ! — Liberté !
¡Adelante ! — En avant !
Pour Madrid ! — Pour Paris !
Un combat ! — Un seul sang !
Instrumental · guitare espagnole sur tambours et cuivres, montée
Couplet 4
Le lendemain, la Deuxième DB déferle,
Von Choltitz rend la ville qu'il devait brûler,
Et sur les Champs descend une marée humaine
Comme la France n'en a jamais revue.
« Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé !
Mais Paris libéré ! » — la voix roule sur la place,
Libéré par lui-même, par ses armées,
Par des fils venus de partout — c'est ça, la France !
Et la Nueve continuera la route, jusqu'au bout,
Jusqu'au nid d'aigle, en Bavière, au printemps —
Des plages d'Argelès au balcon d'Hitler :
Qui osera dire que l'honneur a des papiers ?
Pont
*Para los que cruzaron los Pirineos,*
*para los que nunca volvieron a casa —*
Pour ceux qui ont passé les Pyrénées un jour de défaite
et qui sont entrés dans Paris un soir de victoire.
Refrain
Et les cloches, les cloches du 24 août !
Notre-Dame qui s'éveille, le bourdon Emmanuel !
Quatre ans qu'elles se taisaient — écoute-les partout :
Paris reconnaît les siens au son du ciel !
Ils avaient perdu leur guerre, ils ont gagné la nôtre !
L'Hôtel de Ville atteint à la nuit tombée !
Le premier char dans Paris parlait deux langues —
Et Paris, dans toutes les langues, criait liberté !
Final
Les cloches ! Les cloches du 24 août !
Si tu les entends un soir d'été, souviens-toi
qu'elles ont sonné pour des héros sans pays —
et que leur pays, désormais, c'est notre mémoire !